"N’Djaména Hebdo: pilier de la démocratie au Tchad"

Saleh Kebzabo, le fondateur de N’Djamena-hebdo, témoin de l’évolution du journal, reconnaît qu’après 17 années d’existence, NDJH maintient le cap du combat pour la défense de la démocratie. N’Djamena-Hebdo, c’était une opportunité et un projet .Une opportunité parce que, étant journaliste de formation, j’ai interrompu mes activités de journaliste. Demain l’Afrique qui était le dernier journal dans lequel j’étais, était tombé en faillite. Ce qui m’a beaucoup choqué parce que c’était le seul exemple d’un journal qui est mort parce qu’il avait beaucoup d’argent. Et c’est peut-être cette explication que j’ai voulu comprendre davantage en m’inscrivant à une école de gestion où j’ai passé un an.

Ensuite, n’ayant pas de journal qui pouvait m’embaucher et ne pouvant revenir au Tchad en 1980-81 avec la situation de guerre qui prévalait, je me suis installé au Cameroun. J’y ai lancé de petites affaires, en librairie essentiellement .Ce qui me semble une continuité du journalisme et de l’écriture. Puis je suis rentré au Tchad en 1986. J’ai toujours continué en librairie jusqu’à ce que l’opportunité s’est présentée. Il y avait ici un journal, disons, une publication tenue par un Français qui était à l’Asecna : N’Djamena la quinzaine. C’était essentiellement un journal d’annonces, de publicités. J’ai repris cette publication sous le nom de N’Djamena-Hebdo pas pour en faire un journal d’annonces, mais plutôt un journal de culture, d’infos générales.
D’où vous est venue l’idée d’écrire des articles politiques ?
C’était en 1989. Il vous souviendra qu’en 1989, il y a eu des élections législatives dites ouvertes. On s’est essayé un peu en politique, à deux reprises. Et c’est pour ça que je dis que c’est un projet. Un projet parce que c’était déjà, en Afrique, le début de la démocratisation. C’est le Bénin qui a donné le coup d’envoi avec la presse libre. Puis d’autres pays ont suivi, notamment le Cameroun voisin. Malgré le climat politique qu’on vivait à l’époque, nous nous sommes dit pourquoi le Tchad ne ferait pas comme les autres. Vous auriez noté, en lisant le journal, que c’était assez timide. Mais vous comprendrez aussi très bien que la bravoure a des limites. On ne pouvait pas ouvrir les vannes, comme dans les autres pays, et foncer là-dedans. On a fait un premier article-test, puis un deuxième.
La publication de ces articles politiques était-elle sans conséquences? Malheureusement, l’ami avec lequel on travaillait sur le plan politique, a été arrêté pendant qu’on préparait le deuxième numéro. Le brouillon de l’article politique était chez lui. J’étais inquiet de savoir s’il était arrêté pour cela ou pour autre chose. J’ai essayé de chercher le papier en question chez lui, mais je ne l’ai pas trouvé. Je pense que les agents de la Dds (Ndlr : Direction de la documentation et de la sécurité) ont certainement mal fouillé puisque, apparemment, ils n’auraient pas retrouvé le papier en question. En tout cas, je n’ai pas été directement inquiété. Je me rappelle que Guihni (Ndlr : responsable de la Dds) était venu me voir au journal une ou deux fois. C’est vrai que nous nous connaissions. Mais je trouvais suspect qu’il vienne pour me dire qu’il a entendu dire qu’on éditait un journal. On a joué ainsi au chat et à la souris. Puis les événements se sont précipités. Quand le Mps est entré le 1° décembre 1990, je crois que nous étions en mesure de sortir, quinze jours après, un journal totalement politique. Voilà pourquoi je dis que c’est un projet, une opportunité qui a permis d’élaborer ce projet d’un journal qui, avec une forte tonalité politique, devait participer au combat pour la démocratie au Tchad.
Ainsi, vous n’aviez pas décidé de prendre au mot ces libérateurs du 1° décembre qui prétendaient apporter la liberté aux Tchadiens ?
L’opportunité politique existait déjà avant le Mps .Je vous ai expliqué que dans deux numéros, avant l’arrivée du Mps, on s’était déjà essayé en politique. L’arrivée du Mps n’a été pour nous qu’une porte ouverte que nous avons enfoncée. C’est pourquoi lorsqu’on dit que NDJH a profité de l’arrivée du Mps, je réponds non. Le risque que nous avons pris à l’époque, sous Hissène Habré, c’en était quand même un. Ce n’était pas aussi facile comme on veut le faire croire aujourd’hui. C’est vrai que la diffusion était limitée. Ça, je le reconnais. Mais en même temps, je suppose qu’elle l’était pour plusieurs raisons. D’abord, nous ne pouvions pas en faire une publicité tapageuse. Ensuite, les gens avaient la possibilité de savoir qu’il y avait un journal. Mais peut-être avaient-ils peur sinon de le lire, du moins de le garder. Ainsi, lorsque le Mps arrive et que ce premier numéro fait un coup d’éclat, on pense que c’est l’arrivée du Mps qui a favorisé la sortie du journal. Je dis non. Je mets au défi quiconque, de façon professionnelle, de sortir un journal de ce niveau-là en 15 jours. Bon, ça veut dire que le support existait déjà et que c’est uniquement le contenu qu’on a adapté à une situation nouvelle. Et pour être plus complet, il est aussi évident que nous avions pris les nouveaux maîtres de N’Djamena au mot. Puisqu’ils disaient apporter la démocratie et que nous connaissions le contexte africain et international de l’époque : la Baule et ses conséquences. Nous nous sommes dit : « Bon, allons-y ! ». Et c’est ce qui a donné ce premier numéro qui a fait beaucoup de bruit. Mais si les gens du Mps étaient aussi démocrates que cela, ils ne devraient pas s’en offusquer. Or dès ce numéro-là, Ils s’en sont offusqués. Nos mauvaises relations datent de là. Ils se sont mis en tête que ce journal était gênant, plus que gênant pour eux. Ça a continué ainsi.
NDJH ne vous a pas servi personnellement de tremplin pour entrer en politique…
NDJH, c’est également un projet politique qui consistait à participer à la défense de la démocratie, à arracher la démocratie et à faire en sorte qu’il y ait un ancrage qu’il ne faut pas lâcher. Parce que nous avions senti, dès le départ, qu’il fallait qu’on participe à ce combat, de toutes nos forces, pour que la démocratie ne soit pas juste un rêve qu’on venait nous vendre. De ce point de vue, je ne pense pas que ce soit le journal qui m’ait lancé dans la politique. D’ailleurs, au plan politique, je n’étais pas inconnu…Pas par la presse, pas par le journalisme. Ici même au Tchad, à l’époque de Tombalbaye, j’étais connu pour avoir fait la prison, pour avoir fait d’ Infos Tchad un journal qui n’était pas toujours à la solde du gouvernement, pour avoir pris moi-même des positions politiques à l’époque. Si c’est cela être en politique, disons j’y étais déjà. Par mon parcours à Jeune Afrique, dans l’opposition avec Outel Bono, etc., je pense que, politiquement, j’étais déjà connu au Tchad. Mon nom n’était pas inconnu. Non, je ne pense pas que NDJH m’ait servi de tremplin pour entrer en politique. Et puis, en 1990-91, je n’avais pas l’intention, comme vous le dites, d’entrer en politique. Ce n’était pas du tout dans mon schéma. Lorsque je vais vous dire que mon entrée en politique était accidentelle, vous ne me croirez peut-être pas. Et c’est pourtant ça.
Racontez-le nous.
J’ai participé à la création de l’Undr (Ndlr : Union nationale pour la démocratie et le renouveau). Nous étions très nombreux à l’avoir créée. Je n’avais pas du tout cherché à en être le dirigeant. Ce n’était même pas dans mon intention. Et c’est bien pour ça qu’un autre a dirigé le parti et lui-même a abdiqué, si je peux le dire ainsi. Il disait que la charge était trop lourde à tout point de vue, qu’il ne pouvait pas continuer et qu’il faillait, pour le prochain congrès, trouver une autre personne. C’est comme ça que le choix s’est porté sur ma personne. J’ai été bien torturé pendant quelques temps parce que j’en connaissais les conséquences quand j’ai accepté. Je ne crois pas que le problème se pose comme ça.
Votre projet politique ou, du moins votre rêve (le combat pour la démocratie) s’est installé. Nous voulons parler de la création de NDJH . Vous l’avez dirigé pendant trois ans. Puis vous l’avez quitté.
Aujourd’hui, avec le recul, pensez-vous que NDJH défend l’idéal pour lequel vous vous êtes jeté à l’eau ?
Oui, je pense que, globalement, la ligne du journal, elle, est restée la même. Avec son style. Avec le tempérament des rédacteurs. Parce que le journal, c’est d’abord une équipe. C’est bien une tête qui dirige une équipe d’hommes faite de plusieurs sensibilités. L’essentiel étant, je crois, de maintenir le cap. De ce point de vue, on peut objectivement dire que le cap a été maintenu. Malgré toutes les pressions de différentes natures que le journal a connues, y compris la corruption intellectuelle. Il y a eu des tentatives qui ont même failli réussir. Le ver a réussi à s’infiltrer dans le fruit à un moment donné, mais il a été extirpé à temps. La barre a été redressée. Globalement, on peut dire que NDJH est un des piliers de la démocratie dans ce pays. De ce point de vue, le cap a été maintenu. Je ne pense pas qu’on puisse lui faire le grief d’avoir baissé les bras. Je crois que cela est très important.

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